Nouvelle du vendredi 19 novembre 2010.

J’ai été élevée en région et mon père était un garde forestier. La nature et les animaux sauvages étaient toute sa vie. J’étais haute comme trois pommes et il m’emmenait déjà avec lui à la pêche et plus tard, ce fut l’initiation à la chasse. Il m’a enseigné le tir alors que j’étais adolescente.

J’étais partie avec un ami à la chasse à la perdrix un bel après-midi d’automne. Il venait de s’acheter un nouveau petit bijou. C’était un fusil de calibre 12, semi automatique dont le bois au verni satiné brillait sous le soleil. Le copain « s’en pétait les bretelles » comme on disait dans mon coin de pays. Après avoir raté deux perdrix, son enchantement avait un peu diminué… il se tourna vers moi, me tendit son arme et me dit : « Si tu descends la prochaine que l’on voit avec mon fusil, je te l’échange contre le tien ». J’ai résisté à sa proposition durant quelques minutes, mais seulement pour la forme, et puis, j’ai accepté. Nous avancions lentement dans le vieux chemin quand j’ai entendu une gélinotte huppée qui s’envolait dans le sous-bois. J’ai déposé un genou sur le sol humide, épaulé le fusil, et quand elle est sortie de la forêt, alors j’ai anticipé sa trajectoire en pointant au-dessus de sa tête et j’ai tiré. Elle est tombée en voletant et je me suis mise à courir afin d’aller vérifier si elle était bien morte. Mon père m’avait appris que l’on pouvait chasser pour se nourrir mais que cela était absolument inconcevable de laisser souffrir inutilement un animal blessé. Avec un regard solennel, mon compagnon d’aventure vint me rejoindre, déposa la perdrix dans la gibecière qu’il portait à son épaule et en souriant il me dit : « Il est fait pour toi ». Je serrai dans mes mains ce cadeau inattendu. J’étais devenue en ce début de novembre, l’heureuse propriétaire d’un magnifique Beretta avec, gravé sur sa culasse, deux canards et possédant une gâchette en or… Cet ami était pourtant un excellent tireur à la carabine et au revolver. Cette journée se termina sur une bonne note pour lui car il a réussi à abattre un lièvre avec mon vieux fusil Remington.

Mon père est décédé. J’ai laissé la chasse, mon mentor n’était plus. J’ai fait du tir à la cible au revolver durant quelques années et puis j’ai cessé. J’avais gardé ma collection d’armes, et un bon jour, j’ai tout vendu, excepté mon revolver Smith and Wilson de calibre 38 à canon court.

En rentrant du travail, un soir de novembre 2009, j’ai trouvé un message de la sûreté du Québec me demandant de les rappeler. Le registre des armes à feu avait changé leurs règlements pour ce type d’arme à autorisation restreinte. L’agent à qui j’ai parlé m’a informée que j’avais deux alternatives si je voulais le garder; je devais de nouveau faire partie d’un club de tir ou demander un permis de collectionneur. Pour la deuxième possibilité, cela représentait plusieurs heures d’étude afin de pouvoir réussir l’examen théorique sur les armes de cette catégorie. En mars 2010, j’ai téléphoné à la police de ma municipalité et un agent est venu chez moi pour chercher mon revolver. Le policier, voyant ma tristesse de me séparer du dernier vestige d’une époque révolue, me raconta qu’il en avait possédé un, presque identique, et qu’il avait fait le choix tout comme moi de le faire détruire.

Je termine avec cette petite histoire qui m’est arrivée avec mon père. Nous étions allés à la pêche et nous avions attrapé plusieurs belles truites mouchetées. De retour à son petit chalet de pêche et de chasse, mon père était allé nettoyer les poissons dehors pendant que je lavais les légumes afin de préparer notre repas du soir. J’entendis un grognement; j’ai levé la tête pour regarder par la fenêtre et j’ai aperçu un ours noir qui se dirigeait vers les truites… ainsi que mon père. J’ai attrapé la carabine qui était accrochée au mur, ai pris quelques cartouches et suis sortie dehors pour venir à son secours. Mon père gesticulait dans tous les sens et parlait très fort à l’ours qui était monté sur ses deux pattes arrière. L’animal sembla hésiter, puis il redescendit sur ses quatre pattes, se retourna lentement et rebroussa chemin vers l’orée du bois. J’avais les jambes tremblantes pendant que mon père venait vers moi en ayant pris soin au préalable de ramasser les truites. Il riait en me disant : « Tu imagines; il a bien failli manger notre souper, qu’il s’en attrape tout seul du poisson! ». J’ai regardé mon père et je savais que tout comme moi, il n’aurait pas aimé que ce bel animal soit tué inutilement.



France Valiquette