Nouvelle du vendredi 25 novembre 2011.

LA LIBERTÉ.

Les quelques pas qu’il lui restait à marcher avant d’arriver au motel qui était situé sur le bord de la route nationale lui semblèrent durer une éternité tant la fatigue l’accablait. Philippe ne réussissait pas à savoir si c’était à cause de la pénible discussion qu’il avait eue au préalable avec son père ou les nombreux kilomètres qu’il avait parcourus durant la journée qui l’avaient mis dans ce triste état.

Il poussa la porte de l’établissement et aperçut un homme au crâne chauve derrière un comptoir qui l’accueillit avec un air jovial. Il lui demanda, d’une voix anxieuse, le prix de sa chambre la moins dispendieuse. L’homme le regarda plus attentivement et lui proposa une petite chambre pour à peine vingt dollars. Philippe soupira de soulagement et déposa l’argent sur le comptoir. Son père avait refusé de l’aider financièrement pour terminer son voyage et il avait pris la décision qu’il se débrouillerait dorénavant tout seul. Il voulait enfin connaître le goût de la vraie liberté.

Le lendemain, il se leva tôt et se rendit à la petite salle à manger où était servi le déjeuner, car la faim lui tenaillait le ventre. Il trouva le propriétaire qu’il avait rencontré la veille à son arrivée derrière le comptoir du restaurant dans un état frôlant la panique. Son épouse qui s’occupait généralement de préparer les déjeuners s’était réveillée avec une forte fièvre et il devait s’occuper de préparer les repas pour les clients. Philippe, sans prendre le temps de réfléchir, lui offrit son aide. Il se retrouva alors à la cuisine à faire cuire les œufs et les saucisses, à rissoler les pommes de terre et à trancher les tomates pendant que monsieur Thoiry servait les clients.

Les années passèrent et le motel était toujours aussi bien entretenu, mais il avait été vendu il y avait une bonne dizaine années à monsieur Philippe. En fait, il n’était jamais reparti de la petite ville où il s’était arrêté un soir pour dormir, excepté pour les voyages qu’il s’offrait une ou deux fois par année. Il se sentait un homme libre et il aimait son travail. Un violent orage avait éclaté vers la fin de l’après-midi et il fut surpris d’apercevoir une dame seule, complètement trempée, venir vers la réception. Il lui proposa sa meilleure chambre, celle ayant comme nom : « Autriche ». Elle le regarda étonnée et il lui expliqua en souriant que toutes ses chambres portaient le nom d’un pays qu’il avait déjà visité. Anne Daviault pénétra dans le royaume autrichien et fut étonnée de trouver des magnifiques photos de cette région qui ornaient les murs. Son regard se posa sur le bureau et elle aperçut un cartable simplement intitulé :

« Un voyage au pays de Sissi ». Elle ouvrit le document et découvrit à la première page une magnifique photo de l’impératrice d’Autriche.

Elle avait pris une douche bien chaude car la pluie l’avait glacée et s’était ensuite confortablement installée dans son lit. Anne plongea dans le manuscrit qu’elle parcourut du début à la fin.

Il se faisait tard et les clients ne viendraient plus avec cette pluie torrentielle qui continuait à balayer les routes. Philippe se préparait à éteindre les lumières de la réception quand il vit Anne surgir devant lui. Elle l’avait regardé avec insistance et avait fini par lui demander si c’était bien lui qui avait écrit le document qu’elle avait entre les mains. Au début, Philippe n’avait pas compris sa question et quand il l’avait enfin saisie, il s’était mis à rire.

Il lui expliqua qu’il adorait écrire ses souvenirs de voyage et que cela lui permettait de patienter jusqu’au prochain. Elle lui demanda s’il n’avait jamais pensé les envoyer à un éditeur et Philippe lui avait répondu qu’il l’avait déjà fait à deux reprises. Il n’avait jamais reçu de réponse; alors, il avait laissé tomber. Le lendemain, elle était repartie en lui demandant la permission de prendre trois manuscrits avec elle.

Quelques mois plus tard, en rentrant d’une incroyable aventure dans la forêt amazonienne, il avait trouvé une lettre d’Anne. Elle s’excusait du temps qu’elle avait mis avant de lui donner des nouvelles car elle avait dû s’occuper de sa fille gravement malade et qui était maintenant décédée du sida. Elle s’était remise au travail et avait réussi à trouver une maison d’édition qui acceptait de publier ses récits de voyage. Le directeur de l’entreprise espérait qu’il en aurait d’autres à lui proposer prochainement. Anne terminait en lui demandant ce qu’il en pensait.

Philippe s’était assis derrière son comptoir en rêvant déjà à cette nouvelle opportunité que pourrait lui donner sans doute ce revenu… inattendu.

Plus de liberté pour pouvoir faire ce qu’il aimait le plus, partir à la découverte d’autres mondes.



France Valiquette